Quand Alep devrait nous donner à tous une bonne leçon…

Cher petit garçon d’Alep,

J’habite à Houston et je t’ai vu sur une vidéo sur Facebook il y a quelques jours… Tu te rends compte, tu as à peine 4 ans, et ton petit visage tout rond a fait le tour du monde ! Entre différents posts donnant des tutos de sapins en papier toilette et des idées cadeaux pour les fêtes, on te voyait là, assis sur une chaise, avec une dame – ta maman peut être – s’agitant autour de toi.

Vois-tu, cher petit garçon, tu as à peu près l’âge de mon fils. Il s’appelle Robin, il est en pleine santé et il a l’immense chance d’aller à l’école. Le matin, quand il se lève, il a un petit déjeuner chaud qui l’attend, avec des tas de bisous. Il part le ventre plein dans notre voiture climatisée, s’amuse innocemment avec ses copains, mange à midi le repas que je lui ai préparé, fait une sieste, joue avec une montagne de jouets, prend un bain bien chaud, mange de nouveau un repas équilibré, a le loisir de faire un caprice pour choisir son livre et enfin se couche dans un lit moelleux dans une maison bien chauffée.

Vois-tu, cher petit garçon, ça, c’est mon monde, et le monde de mon fils. Je ne sais pas comment c’est chez toi, mais je crois quand même que ton monde est un peu différent. Sur la vidéo, je t’ai vu le visage plein de sang – celui de ta maman aussi d’ailleurs. Et tu sais ce que tu faisais ? Rien. Tu ne pleurais pas. Tu ne criais pas. Tu ne parlais pas. Tu étais juste là, assis sur ta chaise, dépassé par la situation.

 

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Le pays où je vis n’est pas en guerre et cela crée un fossé entre toi et moi. Nous mangeons 3 repas par jour, avec le loisir de pouvoir grignoter quelques friandises entre. Le fossé se creuse. Nous avons des vêtements adaptés à chaque saison, et nous pouvons même nous permettre de renouveler notre garde-robe quand elle n’est plus à notre goût : est-ce toujours un fossé ? Ou un gouffre ? Je ne te parle pas de la santé, j’ai juste à décrocher mon téléphone pour pouvoir me faire soigner. Et parmi tout ça, j’ai encore un peu d’argent pour faire des cadeaux aux miens. Où es-tu passé petit garçon ?! Je ne t’entends plus, le gouffre est trop profond !

Dans 5 jours, dans mon monde, on va fêter Noël. Tu te rends compte ? Non, tu ne peux pas te rendre compte, c’est certain. Ton objectif est peut être juste d’essayer de vivre jusqu’à demain…

Et tu sais quoi ? Tu n’es pas le seul à ne pas te rendre compte.

Il y a quelques jours, j’ai lu sur un forum que j’estime beaucoup une discussion ubuesque sur les médecins français qui donnent des rdv médicaux à la même heure pour 2 patients. Je peux te dire que ça râlait sec. J’ai osé intervenir pour parler de tous ces gens qui font la manche aux US afin d’essayer de se payer un traitement contre le cancer (et qui aimeraient sûrement avoir la chance d’entre-apercevoir la manche d’un médecin), et tu sais ce qu’on m’a répondu ? « Oui mais ici, on est en FRANCE, un pays où on s’est battu pour avoir des droits, alors on ne va pas passer son temps à se comparer avec tous ceux qui ont moins, quand même ?! On ne va pas aller regarder tous ces petits africains qui crèvent la gueule ouverte ! « .

Cher petit garçon d’Alep, dans mon monde, on en est là… Tu ne râles pas pour ta survie, et nous, nous râlons sur notre petite vie. En écrivant ceci, j’ai une boule dans la gorge, et j’ai honte de nous. Je vomis les gens qui ne veulent pas te voir, toi, ta maman, ta guerre, ton monde. Je vomis les gens qui refusent de voir leur chance. Je vomis les gens qui ne veulent pas se comparer. Je vomis les gens qui détournent la tête de toute la souffrance du monde.

Dans 5 jours, dans mon monde, on va fêter Noël. Tu sais ce que je vais faire ? Je vais SAVOURER ma chance. Ça paraît horrible de te dire ça, à toi, alors que tu ne sais sûrement plus ce que ça fait d’avoir l’estomac rassasié. Ne te méprends pas sur mes propos : ta situation me rend malade à un point tel que j’aimerais pouvoir traverser l’océan maintenant pour te protéger de toute cette barbarie. Mais je ne peux pas, et je ne sais pas quoi faire de mes bras ballants. Alors le seul honneur que je peux faire à ta détresse silencieuse, c’est de savoir reconnaître la chance que j’ai, la chance qu’ont mes enfants, la chance qu’ont mes concitoyens qui se noient dans un verre d’eau.

Je vais me comparer à toi, et ça me paraîtra horrible. Et je dirai à mes enfants, pendant qu’ils auront des étoiles plein les yeux, qu’ailleurs c’est dur et qu’ils sont nés au bon endroit, au bon moment. Mes enfants le diront peut être à leurs enfants, qui le diront à leur tour à leurs enfants. Et tu sais pourquoi je veux le transmettre autant ? Parce que libérer son esprit des petits détails du quotidien permet de se concentrer envers les vrais combats, comme ceux que tu vas devoir mener toute ta vie. Si nous pouvions arrêter de nous regarder le nombril à la loupe, ta souffrance en silence n’aura pas été vaine. La France est-elle un pays de droit ? Peut être… Mais cela ne nous donne pas le droit de râler pour des broutilles quand une vidéo de toi fait le tour du monde.

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Je vous jure, promis craché, j’étais partie pour écrire un article rigolo sur la vie au Texas, mais parfois mes doigts ne veulent pas suivre ma pensée. Le cœur a ses raisons, que la raison… J’espère ne pas vous faire fuir, ou vous agacer par mes articles « cri de l’âme », mais je préfère que ça soit en ligne plutôt que ça bouillonne au fond de moi ! Si tout va bien, je devrais reprendre mes publications du lundi matin dès janvier, avec des thèmes plus légers. Patience, je vais bien finir par me calmer ^^ !

D’autre part, de nombreux lecteurs m’ont dit ne plus voir mes publications sur FB. Cela ne m’étonne pas, en fait. Comme je vous l’avais expliqué dans cet article, il existe un algorithme sur FB qui choisit pour vous ce qu’il met sur votre fil d’actualité. Comme je ne suis pas très active sur les réseaux sociaux en ce moment, FB me le rend bien et vous ne voyez presque plus ce que je publie. Je ne peux donc que vous conseiller de vous abonner à la newsletter pour ne rien rater ! Vous pouvez aussi liker ou partager mes articles, ce qui fera peut être remonter mon FB MissTexas dans l’estime de votre fil d’actualité. Je ne suis pas sûre que ça soit super efficace… bon par contre ça me fera plaisir ! Vous pouvez aussi aller sur ma page et choisir de la voir en priorité dans le fil. Et puis vous pouvez choisir de ne rien faire du tout et promis, promis, après tout ce que j’ai dit aujourd’hui, je ne vais pas râler !

29 commentaires sur « Quand Alep devrait nous donner à tous une bonne leçon… »

  1. Superbe texte touchant. Je pense exactement comme toi, mais j’ai l’impression d’etre bien trop naïve face à ce monde. Nous avons de jolies pensées, mais tout nous dépasse et j’ai bien peur que la guerre n’arrive jusqu’à nous un jour, peut-être pas sous cette forme, pas comme à Alep, mais le monde va mal et ne présage rien de bon.

    1. Je suis parfaitement d’accord avec toi… C’est bien beau d’avoir de jolies pensées, mais je crois que je suis moi aussi trop naïve et que les belles paroles ne sont rien face aux actes qu’on peut faire. C’est à réfléchir…

  2. Je reste muette (et crois moi c’est très rare ;))
    Mon garçon a le même âge et quelle douleur dans mon cœur de maman d’imaginer cette situation.
    Ça aurait pu être l’une d’entre nous. Mais nous sommes bien nées au bon endroit et au bon moment comme tu le dis si bien.
    La vie est comme une loterie. Dans les pays riche et en « paix », on a tellement de chose qu’on considère comme acquise que l’on savoure même plus la chance que l’on a de pouvoir rire, jouer, aimer, danser, crier et s’exprimer librement.
    Que dire sur le genre « Humain »…… Les humains se conduisent pire que des animaux, car au moins l’animal lui tue pour se nourrir et non par plaisir ou par vengeance.
    Je suis peiné de voir ou va le monde. Et j’ai très peur pour l »avenir de nos enfants.
    En tout cas merci à toi de nous faire partager tes réflexions.;)

  3. ne t’excuse pas pour ton article ! on ne va pas faire semblant indéfiniment de faire comme si cela ne nous touchait pas.. moi je publie ce que j’avais prévu mais honnêtement ça me fait très bizarre de publier des futilités quand je vois l’actualité… tu reflètes bien ma pensée et celle de beaucoup…

    1. Merci pour ton message qui continue de me faire avancer dans ma reflexion… J’hésite aussi à publier des futilités, mais je ne suis pas sûre que mes coups de gueule fassent avancer le schmilblick…

  4. Encore un très beau texte, très touchant et très juste ❤
    Ce que ne comprennent pas ces gens qui ne se battent que pour leur nombril, c'est que notre désintérêt et ce sentiment d'abandon qu'il génère engendre le désespoir, les rancoeurs, la haine et la guerre…

  5. L’autre fois, je culpabilisais de regarder les informations et la guerre d’Alep en mangeant mon copieux repas. Ca m’a dégoutée.
    Je me sens hypocrite de dire « je ne peux rien faire ». Peut-être que je ne cherche pas plus que ça à faire quelque chose, trop occupée que je suis à trouver un cadeau parfait pour ma mère …
    Un réel cas de conscience.

    1. Même cas de conscience ici, je pense que je devrais en faire bien plus. Je me trouve des fausses excuses (trop de travail, pas le temps, enfants encore jeunes…). Mais ma reflexion continue, c’est déjà ça… J’espère que tu avanceras toi aussi sur ton chemin.

  6. Parfois, on a juste pas envie de rire car la vie peut être vraiment vraiment moche… Je suis bien d’accord. Merci pour ton article. Ça fait du bien de voir que des gens pensent à d’autres gens, même s’ils vivent à l’autre du bout du monde car ils continuent d’exister malgré la guerre et leur malheur est bien réel…

    1. C’est exactement ça, je n’ai pas envie de rire en ce moment pendant que tant de gens souffrent. J’y reviendrai, mais pour l’instant ce n’est pas ce que j’ai au fond de moi…

  7. Pareil pour moi. C’est vrai qu’on a envie de prendre ces pauvres enfants dans nos bras. Ce matin j’y ai beaucoup pensé, du fait des événements,et aussi parce que Noel approche. Comme toi j’essaye de dire à mes enfants la chance qu’ils ont. La chance que j’ai. Merci pour ton texte.

  8. Ton article est très touchant et criant de sincérité ! Pas facile de réaliser la chance qu’on a, mais il est important de prendre conscience que même si nous avons des contrariétés, des soucis divers et variés, nous avons globalement la chance de vivre dans un pays en paix, d’être en bonne santé…. Et que justement, nous avons le luxe de nous focaliser sur ces tracas quotidiens (qui peuvent être franchement pénibles à gérer, on est bien d’accord) contrairement à certaines populations… Merci pour ton texte !

  9. C’est sûr qu’on ne peut pas passer son temps à se comparer à pire mais tout de même ça devrait nous faire relativiser et nous faire vraiment apprécier la vie que l’on mène, la belle vie. Sachant que depuis 5 ans le sort s’acharne sur la Syrie…

  10. j’etais pas certaine de vouloir lire ton article pour fermer les yeux sur ce qui se passe et juste penser a ce beau moment des fetes mais j’ai craque et je trouve bien de rappeler des fois aux gens la chance qu’ils ont. je le dis souvent a mes filles mais ca fait pas de mal de le dire aux adultes aussi . et finalement quel meilleur moment pour le dire qu’a Noel.

  11. Mon fils a cet âge aussi. Et ma fille, 7 ans, comme cette petite syrienne qui twittait depuis Alep … C’est extrêmement dur quand on voit des enfants de l’âge des nôtres !!!

    Merci pour ton article

  12. Je suis absolument d’accord avec toi, je partage ton indignation, ta tristesse et ta colère, à la fois de voir ce qui se passe en Syrie (et hélas ailleurs aussi) et de voir nos petites préoccupations bien égoïstes. Tous les jours, je me dis que mes enfants et moi avons de la chance, je le mesure pleinement, je m’en réjouis ce qui ne m’empêche pas d’essayer de faire des choses, à ma toute petite échelle, pour les gens qui sont plus malheureux que moi sur Terre (et il y en a tant !). Je t’embrasse, Sophie, merci pour cet article !

  13. Je rattrape mon retard liée à ma retraite monastique dans les cartons de mon déménagements et sans internet. Et ben je suis prise aux tripes par ce que tu écrit. C’est tellement vrai. Désolée de parler de tripes de bon matin ou de bonne soirée 😆

  14. Bonjour, Que dire devant cet article qui me met les larmes aux yeux? Oui, moi aussi, je suis expatriée, et il y a quelques semaines je n’ai pu retenir mes larmes en voyant au milieu de la route une femme syrienne qui demandait de l’aide. J’aurais voulu laisser aller ces larmes comme un flot interrompu, j’aurais voulu pleurer pour tous ces migrants du monde entier, qui fuient la misère, la guerre et la peur. Là où je vis, ce n’est pas la misère, mais le niveau de vie des gens est tout de même bien inférieur à celui de la France. Ce n’est pas la misère, mais il y a des gens qui sont plus misérables que d’autres. Et il y a la générosité. La générosité de ceux qui ont peu, et qui partagent le peu de ce qu’ils ont. Que dire alors de ceux qui ont trop et qui ne savent plus quoi faire de ce trop si ce n’est consommer et, accessoirement, se plaindre…? Merci de nous rappeler à quel point nous sommes privilégiés d’être dans un pays en paix, d’avoir un toit et de quoi manger chaque jour…

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