La gazelle & le papillon

Il est toujours délicat de parler de soi sur la toile, même si c’est sur son propre blog. Partager mes pensées ici me permet de combler le besoin constant que j’ai d’écrire tout en me servant de thérapie pour avancer, mais il faut savoir trouver un juste équilibre entre trop en dire et n’en dire pas assez. Vos retours sur mon précédent article m’ont beaucoup touchée, d’autant plus que j’avais fait le choix d’être assez vague sur mon nouveau projet. Je sais que vous vous posez des questions, mais je vous promets que je vous tiendrai au courant dès que je sentirai que c’est le bon moment 😉

Aujourd’hui j’ai envie de vous raconter l’histoire de Faustine et de Maeva. Ces deux petites filles font partie de mes souvenirs délicats d’enseignante et jamais je n’ai raconté cette histoire qui m’a beaucoup touchée. Je ressens le besoin de lui laisser un petit espace ici aujourd’hui, parce que je ne les ai pas oubliées, malgré toutes les années qui se sont depuis écoulées. Cette histoire est différente de celle de Hamane, mais elle n’est malheureusement pas très gaie non plus. Je ne cherche pas à présenter ce métier comme une succession d’histoires toutes plus dures les unes que les autres, mais je voudrais juste vous montrer que lorsqu’on travaille dans une classe, chaque année auprès d’une vingtaine d’enfants, on est confronté à tout, et surtout à ce à quoi on ne s’attend pas, et qu’on n’a jamais appris à gérer.

Maeva et Faustine, c’était la gazelle et le papillon. Elles étaient toutes les deux en CM2, et moi je remplaçais dans leur classe pour quelques mois, le temps d’un congé maternité. Jamais je n’avais pensé qu’une gazelle et un papillon pourraient développer un tel lien d’amitié, mais ce fut pourtant le cas, à mon grand étonnement.









Maeva rentrait doucement dans la pré-adolescence, et était ouvertement amoureuse de K, le garçon le plus cool de la classe. C’est vrai qu’il était mignon, K, avec sa mèche sur le côté et ses pantalons tombants. Maeva aussi était cool, et je pense que ce duo, un peu trop jeune pour que je puisse l’appeler un couple, était déjà prêt à mettre le monde à leurs pieds.

Faustine, quant à elle, était fâchée parce que je l’avais mise devant dans la classe, loin de Maeva et de K. Mais Faustine ne se rendait pas compte qu’elle était à elle seule dans un moule bien différent. Faustine riait tout le temps. Elle riait parce qu’elle ne comprenait pas la grammaire, elle riait parce qu’elle ne voyait pas la logique des mathématiques, elle riait parce que la vie était gaie et parce que l’école n’avait pour elle aucun sens. Faustine papillonnait d’une activité à une autre, se concentrait deux minutes avant d’être attirée par un rayon de soleil, puis elle se mettait à rire de nouveau, et regardait discrètement Maeva et K, au fond de la classe, enviant certainement secrètement ce lien qui les unissait et que, malgré son rire, elle n’arrivait pas tout à fait à complètement accepter.

Malgré ces différences, Maeva et Faustine étaient les meilleures amies du monde. Elles gloussaient pour tout et surtout pour rien, partageaient des secrets au détour d’un couloir et vivaient de manière tout à fait innocente cette période de leur vie, à l’aube de l’adolescence. Tout du moins, c’est ce que je croyais.

Un matin, les grands-parents de Maeva sont arrivés à l’école la mine décomposée, et le monde s’est écroulé sous mes pieds. Le papa de Maéva… Très malade… Cancer en phase terminale… Je ne comprenais pas ce qu’ils me disaient, tout s’est soudainement embrouillé. Le papa de Maeva était en train de mourir, et moi je ne savais même pas qu’il était malade. Ses grands-parents venaient la chercher, quelques heures seulement après que sa maman l’ait déposée, pour qu’elle puisse aller lui dire au revoir. Maeva est sortie de la classe, sous les regards perdus de Faustine et de K. Et moi, seule sur mon estrade, devant le tableau noir, j’ai dû ensuite répondre aux regards muets qui s’accrochaient désespérément à moi. J’ai connu des moments difficiles dans ma carrière d’enseignante, mais rien ne m’avait préparé à ça.









Le lendemain, Maeva n’est pas revenue, ni le jour d’après. Elle avait pu dire au revoir à son papa, et moi j’ai dû expliquer à de trop jeunes enfants que la vie est bien injuste, parfois. Tout au long de son absence, le temps s’est suspendu. Faustine ne riait plus, au milieu de ses exercices incomplets. K aussi était perdu. Je ne sais pas comment j’ai fait pour faire classe, face à cette place vide. Maeva nous manquait à tous, et son absence nous angoissait certainement tout autant que la perspective de son retour.

Elle est finalement revenue au bout d’une longue semaine, et la vie a fini par reprendre son cours. Les enfants, grâce à leur immense faculté d’adaptation, sont rapidement passés à autre chose. Mais ça n’a pas été possible pour moi, et encore moins pour Maeva. Elle s’est lentement renfermée sur elle-même et je l’ai vue littéralement s’enfoncer. Elle a arrêté d’être cool, et K a reporté toute son attention sur quelqu’un d’autre. Faustine s’est remise à rire, essayant d’entraîner Maeva dans son sillon. Mais le fossé était infranchissable, parce que Maeva avait grandi trop vite d’un coup. Le charme était rompu et je ne voyais que des ailes brûlées à mon petit papillon.

Mon remplacement s’est terminé ainsi. J’avais 25 ans, et j’ai vu une petite fille perdre son papa quasiment sous mes yeux. Je n’ai rien pu faire pour reconnecter cette petite fille dans notre monde. Juste avant de partir, moins de deux mois après ces événements, j’ai eu un entretien avec la maman. Elle voyait bien que sa fille allait mal. Ses résultats scolaires étaient en chute libre et elle s’était mise à répondre, violemment. Nous avons discuté longuement, et j’ai quitté ce remplacement le cœur brisé.

Je calcule très souvent l’âge qu’ont maintenant certains de mes premiers élèves, et Faustine et Maeva ne sont pas une exception. 22 ans. Qu’a bien pu devenir Faustine, qui riait si souvent pour soulager la gêne qu’elle ressentait d’avoir un esprit si embrouillé ? Et qu’a bien pu devenir Maeva, qui a vécu si jeune le décès de son papa ? Certaines amitiés survivent aux chocs de la vie, d’autres non. Je me demande sincèrement ce qu’il est advenu du lien très fort qui unissait ma gazelle et mon petit papillon…

2 commentaires sur « La gazelle & le papillon »

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